EDITORIAL
Afrique
et armement : le rendez-vous attendu
Phénomène
d’inquiétude partagée par les 54 Etats
du continent, l’Union africaine et les organisations
régionales, qui sont théoriquement chargés
d’en garantir l’existence, il ne saurait, en
effet, y avoir de paix et de stabilité sans sécurité.
D’un
côté, l’insécurité maritime,
liée à l’explosion de la piraterie ou
encore la criminalisation des migrations, deux réalités
auxquelles ont à faire face plusieurs régions
du continent, notamment au large des côtés
somaliennes, du Nigeria ou encore sur les rivages du Maghreb,
ont singulièrement mis en lumière le besoin
pour de multiples forces navales africaines de se doter
des moyens légitimes afin de faire face à
ses défis posés à la stabilité
régionale et internationale.
Certes,
pour l’instant, la situation est-telle que la Task
Force 150 de l’OTAN ou l’opération navale
européenne Atalante, dans le Golfe d’Aden et
au large de la Corne de l’Afrique, sont les moyens
les plus sûrs pour juguler ce phénomène,
fortement déstabilisateur pour la Somalie et les
pays limitrophes. Mais demain, qui prendra le relais, avec
quels moyens techniques et humains ?
Dans
ce sens, le renforcement des capacités africaines
de maintien de la paix à travers la sixième
génération du programme d’équipement,
formation et entraînement -RECAMP -concept français
de renforcement des capacités africaines de maintien
de la paix (2007-2009) en partenariat avec l’Union
Africaine et sous l’égide de la Communauté
Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest -
CEDEAO), ne doit pas seulement se réduire à
ne « penser » l’équipement en matériels
des forces armées africaines et la formation des
hommes qui les servent comme une simple mise à disposition
de matériels « remisés ».
Par
ailleurs, l’irruption de foyers « terroristes
» dans la zone du Sahel, liée à l’installation
semble t-il durable des fondamentalistes salafistes et d’Al-Qaïda
au Maghreb (AQMI) entre la Mauritanie, le Mali, le Niger
et le sud-algérien, ouvrent un nouveau « front
», sur lequel Français, Britanniques et Américains
tentent d’agir de concert, mais en appliquant chacun
ses propres méthodes et disposant de ses propres
matériels pour tenter d’enrayer le phénomène.
Dès
lors, les missions de formations et d’équipement
de matériels adaptés au profit des armées
africaines qui ont in fine à y faire face privilégient
fort légitimement un volet lié à la
responsabilité des armées locales sur les
opérations menées sur le terrain.
Au-delà,
le besoin croissant de matériels légers pour
faire face aux menaces sur terre comme sur mer, à
la fois volatiles et asymétriques, obligent les industries
de défense à s’adapter à la demande.
Partenaires
récurrents de ces projets, les organisations régionales
africaines souffrent néanmoins d’un manque
patent de moyens (dû aux difficultés économiques
et aux divergences politiques) et d’un déficit
humain, d’où le programme de soutien à
la CEDEAO effectué en commun par les Américains,
les Britanniques et les Français depuis 2002.
Mais
la collaboration militaire balbutiante s’arrête
hélas là, car Britanniques (via la BPST «
British Peace Support Team ») et Américains
(via l’ACRI « African Crisis Response Initiative
» devenu l’ACOTA « African Contingency
Operations Training Assistance ») disposent, par ailleurs,
de leur propre programme d’aide au maintien de la
paix en Afrique que s’est fixée l’Union
africaine - à l’horizon 2010-2012.
Par
ailleurs, la priorité pour la stabilité de
ce continent s'illustre également par les engagements
des partenaires du G8 qui ont adopté, en 2002, le
plan d'action conjoint qui comporte en annexe le soutien
du renforcement des capacités africaines de maintien
de la paix.
De
ce fait, le contexte géopolitique confirme qu’il
est légitime que la France adapte sa stratégie
qu’elle met en œuvre auprès de la Commission
pour obtenir des financements nécessaires au développement
attendu de la Force africaine en attente (FAA) de l’Union
africaine.
Deux
défauts devraient être néanmoins gommés
pour ce faire.
Le premier, réside dans la perception que les politiques
françaises en Afrique sont essentiellement de nature
bilatérale, faussement perçues comme peu transparentes,
volontiers caricaturées comme étant «
auto-suffisantes », tournées vers l’assistance
technique, voire la substitution par rapport au pays partenaire...
Le
second, se trouve dans la réticence de la Commission
européenne de se voir impliquée dans des opérations
de type militaire, surtout du fait de la base juridique
que représente la Convention de Cotonou dont le premier
pilier concerne la coopération pour le développement
politique (démocratisation, prévention et
résolution des conflits, politique des droits de
l’homme) et prévient une ingérence politique
et militaire des Européens dans les affaires des
Etats d’Afrique.
Cependant,
la Commission européenne incline néanmoins
de plus en plus à financer des organismes de résolution
de conflit, tels que les services de la CEDEAO ; un document
juridique présenté par la France pour prouver
la compatibilité de RECAMP avec les engagements de
l’Union européenne pris à Cotonou a
pour objectif d’en convaincre définitivement
la Commission.
La
France doit ainsi chercher à mobiliser des fonds
dans cette direction, ainsi que vers le financement de projets
visant à la réintégration des combattants
ou au soutien de l’Etat de droit. Ces termes laisseraient
ainsi ouverte l’extension des moyens d’un RECAMP
européen, surtout si le programme est lui-même
subordonné à une initiative d’un bloc
régional africain.
Dès
lors, qu’elles pourraient être ses coopérations
militaires du futur en Afrique ?
Comme
la Commission finance toujours plus d’organismes de
résolution des conflits, un projet mené par
le binôme franco-britannique pourrait lui convenir.
Il respecterait les engagements pris (à Lomé
puis à Cotonou) par l’Union Européenne
envers l’Union Africaine de ne plus interférer
militairement et politiquement en Afrique.
Malgré
une rivalité historique sur le continent, le Royaume-Uni
et la France, dont le PIB consacré à la défense
est le plus conséquent, pourraient, dans l’esprit
des accords de Saint Malo et s’ils s’accordent
sur les fins d’un tel projet (complément ou
concurrent de l’ACOTA), collaborer à l’intérieur
d’un programme européen de paix pour l’Afrique.
RECAMP
et BPST présentent, en effet, plusieurs points communs
: ils s’ajoutent à des politiques nationales
pour le développement du continent, ils prennent
comme objectif premier la prévention et la résolution
des conflits grâce à la formation et l’exercice
plurinationale, ils fournissent une assistance temporaire
en équipement aux forces locales...
Ils
offrent aussi des complémentarités : ils couvrent
des zones géographiques complémentaires et
des volets distincts, que ce soit chez RECAMP les cycles
régionaux d’entraînement et de coordination
et la fondation d’écoles spécialisées
ou, chez les BPST, les programmes « anti-prolifération
d’armements légers », « surveillance
des ressources » et « gestion du post-conflit
».
Au sein
des Nations-Unies, du G8 comme à Bruxelles, ces deux
pays se sont ainsi retrouvés alliés pour promouvoir,
d’une part, la création d’une force de
paix africaine autonome, d’autre part, l’Opération
Artémis menée par l’UE en République
Démocratique du Congo. Désormais il s’agit
aussi de convaincre et d’impliquer d’autres
Etats Européens, dans le cadre général
de relations et de synergies renforcées avec l’UA
: pour former les forces de paix africaines, l’expérience
des Etats habitués aux négociations multilatérales
de paix (les Etats du Benelux, la Finlande, le Danemark...)
serait pertinente.
L’Allemagne,
tout en respectant sa Constitution, dispose aussi de grandes
opportunités en terme de personnel civil compétent
(pour former et encadrer). Par ailleurs, la Force de Réaction
Rapide Européenne pourrait, en cas de besoin, venir
en aide aux forces de paix de l’Union Africaine. Enfin
un tel programme européen serait proposé à
tout pays africain prêt à le rejoindre et à
s’impliquer financièrement et techniquement.
Dans
son discours prononcé, le 28 février dernier,
au Cap, devant les parlementaires sud-africains, la le Président
de la République a souhaité, notamment, «
remettre à plat » les accords de défense
qui nous lient avec certains Etats africains depuis les
années 60.
Si
l’on en croit le contenu de ce discours qui se voulait
fondateur, un nouveau chapitre des relations françaises
et euro-africaines, devrait ainsi s’ouvrir par la
mise en place de nouvelles relations constructives et décomplexées,
sous le sceau d’une stratégie commune entre
« nations égales en droits et devoirs »
de part et d’autres des continents européen
et africain.
Le
nouveau contexte géopolitique nous impose de trouver
la bonne solution pour ré-initier ce dialogue, d’égal
à égal avec les Etats du continent africain,
partenaires solidaires sur le chemin de la stabilisation
sécurisée du continent, tout en n’ayant
pas la naïveté de croire que nous sommes les
seuls à être attendu pour ce rendez-vous stratégique.
La
création d’un commandement militaire américain
Africom, la présence de plus ostentatoire de «
l’offre » civilo-militaire chinoise, tout comme
les facilités de nouveau recherchées dans
certains pays du continent par la Russie tendent à
nous le confirmer.
Emmanuel
DUPUY, Président de l'IPSE
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